La « PMA pour toutes »-Quelle paternité ?

Père Luc de RavelParoisse de St Louis de Vincenneset ND de St Mandé

Alors que nous assistons à l’étrange «biologisation des pères»

augurée par les récents projets de loi de « PMA pour toutes »,

les pères auraient sans doute aimé un peu de soutien dans la parole de Dieu ce dimanche.

Et voici que Jésus semble renchérir du fond de l’histoire en disant à son tour qu’

il n’y a pas de père en ce bas-monde !

« Ne donnez à personne sur terre le nom de père, car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux. »

Dans la société ultra patriarcale de l’antiquité juive et plus encore de la civilisation romaine, l’affirmation de la puissance paternelle avait atteint un sommet sans doute inégalé dans l’histoire des civilisations. Le pater familias romain règne sur l’institution domestique, exerçant pratiquement un droit de vie ou de mort sur les gens de sa maison.

Révéler le Père du ciel dans ce contexte, quel défi pour Jésus !

Il doit user de paroles fortes pour faire descendre les pères de leur piédestal ! Ce procédé sera aussi utilisé dans la lettre aux hébreux pour dire que l’unique et véritable prêtre, c’est Jésus Christ. Sans doute que le ferment de l’Évangile a permis de relativiser un peu la puissance paternelle, et c’est tant mieux !

Le bonheur d’une famille n’est-il pas dans une autorité parentale équitablement partagée entre père et mère ? Les excès de notre société actuelle ne doivent donc pas nous faire idéaliser les pères de l’époque de Jésus, et nous pouvons être reconnaissant à Jésus d’avoir pris de la distance avec son temps. Mais en parcourant l’histoire, on a l’impression d’un grand mouvement de retour de balancier qui nous a fait passer d’un extrême à un autre :

du père tout puissant au rejet de toute paternité.

Heureusement, il demeure dans notre histoire et notre culture des expressions magnifiques de la beauté de la paternité. Certains vers du père et poète Victor Hugo consonnent bien avec les paroles de Jésus en soulignant cette tension entre paternité terrestre et paternité absolue de Dieu.

Dans Les Contemplations, il écrit : Elle faisait mon sort prospère, Mon travail léger, mon ciel bleu. Lorsqu’elle me disait: Mon père, Tout mon cœur s’écriait : Mon Dieu !

Un anthropologue commente ainsi : « La parole de la fille, par la parole qu’elle lance :

« Mon père », désigne un référent absolu, qui écrase l‘homme qui le porte.

Aussi l’homme doit-il répondre en désignant à son tour Dieu comme référent absolu, c’est-à-dire en s’inscrivant lui-même dans le jeu de la référence qui fait monde. L’homme dit en quelque sorte :

je ne puis être un père que parce qu’existe un père au-dessus de moi,

que j’appelle à mon tour et dont je ne suis que le signe. »

(J-M GHITTI, Pour une éthique parentale, Cerf 2005, p.114)

Victor Hugo, peut se laisser nommer père dans la mesure où il exerce la parole métaphorique qui ouvre à Dieu. Cela nous dit quelque chose de ce qu’est être père ici-bas : Une marche qui ouvre au monde, une parole métaphorique qui ouvre à la pensée, à l’œuvre, au rêve.

Tandis que la mère porte l’enfant et lui donne la vie, le père porte en lui un monde de pensées, d’œuvres et de rêves que la venue de l’enfant l’invite à libérer. Tout deux sont essentiels, tous deux se donnent dans le secret. Au fond, paternité et maternité humaines sont toutes deux un mystère d’effacement.

La mère s’efface dans le sillage de la vie qu’elle porte, comme le père s’efface dans la référence à Dieu.

L’enfant demeure aveugle à leur jeu, comme un prolongement de l’intime secret de sa conception. Heureux les humbles, ils seront père et mère !

On dit parfois que c’est la femme qui désigne le père.

Plus encore, c’est l’enfant qui créé le père en l’invitant à partager son monde. En passant de la désignation d’un père terrestre à celle du Père du Ciel, nous passons du monde rêvé par nos pères humains au Royaume de Dieu le Père. Les disciples sont ainsi invités par Jésus à quitter leurs représentations terrestres de ce monde pour se tourner vers un monde de pensée et d’Esprit infiniment plus vaste : celui de Dieu lui-même. Pour s’ouvrir à ce monde, ils ont besoin cependant de la parole métaphorique de Jésus à la fois maître humain et Fils du Père Céleste. Ils pourront à leur tour être des pères selon l’esprit, chargés de faire connaître le Royaume qu’ils ont eux-mêmes découverts en devenant « enfants de Dieu ».

Alors chers pères, ne croyez pas que la parole de Jésus vous offre une échappatoire à l’interrogatoire insatiable de vos enfants ! Mais rassurez-vous, leurs questions sollicitent tout autant votre poésie que vos savoirs.

Ce qu’ils attendent n’est pas une réponse à un problème,mais que vous leur partagiez votre façon de voir le monde.

Bon courage et beaux rêves en famille !

Père Luc de Ravel